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Mise en musique par Schubert, en mots par Schubard et sur toile par Courbet, la Truite est un poisson d’eau douce qui nous est familier. Dans la culture populaire, elle fait partie des poissons nobles qui peuplent les rivières. Cuisiniers et pêcheurs considèrent Truites Fario et arc-en ciel comme des mets de choix. Mais en dehors de sa valeur halieutique ou culinaire, connaissons-nous vraiment ce poisson qui dans nos représentations serait une sorte de “mini Saumon” ? 

toile de Courbet de 1873 représentant une truite
La truite, Gustave Courbet 1873

La Truite tire son nom du bas latin tructa. Bien que parfois on lui attribue une origine grecque, ce nom semble sans rapport avec tróktis qui signifie “mangeur”, “vorace” et qui désignerait plutôt le Thon. Le mot Truite est un nom vernaculaire désignant différentes espèces. Truites et Saumons appartiennent tous deux à la même famille: les Salmonidés. Ce qui implique parfois confusion, comparaison ou mise en concurrence des deux poissons.

Ainsi, parmi les espèces les plus courantes, la Truite arc-en-ciel, Oncorhynchus mykiss, est appelée au Canada “Saumon arc-en-ciel”. Autre exemple, sur les cartes des restaurants, on peut parfois la trouver sous le nom de “Truite saumonée”, en référence à la couleur de sa chair rosée. Mais alors savez-vous ce qu’est un Cheval truité ? Ici, point de référence à la chair de l’animal, mais bien à sa robe, mouchetée de petites taches rougeâtres, brunes ou noires, à la manière d’une Truite.

La Truite affectionne les eaux vives et riches en oxygène des rivières et des lacs de montagne. Son alimentation est dépendante de son habitat. Les jeunes truitelles se nourrissent exclusivement d’insectes et d’invertébrés, puis en grandissant, elles ajoutent vairons et autres petits poissons à leur menu.

Espèce de Truite!

Dans le monde, on dénombre environ 16 000 espèces de poissons d’eau douce qui ne couvrent que 1% de la surface de la Terre. Parmi elles, la Truite. Ou devrions-nous dire les Truites. 

La plus proche de nous, la Truite d’Europe, Salmo trutta, compte plusieurs morphes:

Truite de profil dans une rivière
Les Truites arborent différentes robes selon les espèces. ©Pixabay
  • la Truite fario, Salmo trutta fario
  • la Truite de lac, Salmo trutta lacustris,
  • la Truite Ferox, Salmo trutta ferox, 
  • et une sous-espèce la Truite à grosses taches, Salmo trutta macrostigma.

Les autres principales espèces sont : 

  • La Truite à lèvres molles, Salmo obtusirostris,
  • La Truite mouchetée, Salvelinus fontinalis,
  • La Truite arc-en-ciel, Oncorhynchus mykiss, 
  • La Truite dorée, Oncorhynchus aguabonita,
  • La Truite fardée, Oncorhynchus clarki bouvieri 
  • La Truite marbrée, Salmo marmoratus.

“Une truite dans la marmite vaut plus que deux saumons dans la rivière.”

Proverbe irlandais
gros plan sur la peau de la truite fario
La truite Fario est très reconnaissable grâce à ses tâches rouges. © Николай Начев de Pixabay

Contrairement au Saumon, ce sont des migratrices facultatives. Si la plupart des Truites sont dulçaquicoles, certaines passent leur vie en mer. Ces individus, principalement des Truites Farios ou des Truites Arc-en-ciel sont alors appelés Truites de mer. Si Linné, grand naturaliste du 18ème, les avaient classées comme espèces distinctes, de récentes études ont montré qu’il n’y avait aucune différence génétique entre Truite de rivière et Truite de mer. Les différences physiques très marquées que l’on peut observer par exemple entre une Truite fario et une Truite de mer sont l’expression du polymorphisme de l’espèce. De la même manière, la Truite de lac (Salmo trutta morpha lacustris) est de la même espèce que la Truite de rivière.

Comme tous les Salmonidés, les Truites ont une nageoire adipeuse. Située entre les nageoires dorsale et caudale, elle est petite, charnue et sans rayons. On l’a longtemps considérée comme un vestige sans fonction claire. Or, une étude de 2011 de J. A. Buckland-Nicks, Structure of salmonid adipose fin, décrit la présence de vastes tissus nerveux, interconnectés à des cellules du système nerveux central dans cette nageoire. Cette découverte conforte l’hypothèse d’un rôle de “capteur de débit” jouant sur la capacité des poissons à se maintenir dans le courant. 

De nombreux facteurs menacent les Truites. Les perturbations liées à l’homme, barrages, pollutions, sont notamment à l’origine du déclin de nombreuses espèces. S’ajoute à ces fléaux l’introduction d’espèces de manière volontaire ou accidentelle. Ainsi les Poissons sont le groupe ayant fait l’objet du plus grand nombre d’introductions en milieu naturel à travers le monde. Bien que certaines introductions soient liées à des évasions d’élevages ou aux eaux de ballast des bateaux, la plupart d’entre elles sont volontaires et répondent à des enjeux économiques. 

Truite Arc-en-ciel dans la grisaille.

La Truite Arc-en-ciel est un bon exemple de l’impact que peut avoir une espèce sur une autre. Ce Poisson originaire des rivières de la côte Pacifique de l’Amérique du Nord a été importé dès 1874 sur tous les continents. 

Cette capacité à grandir vite associée aux nombreuses sélections génétiques et programmes menés par l’INRA et des groupes piscicoles en font un des Poissons qui a connu la plus grande expansion dans l’hexagone depuis les années 50. En 2021, la France en a produit près de 40 000 tonnes.

poissons nageant dans une rivière truites arc en ciel
Truite arc-en-ciel © Samuele Schirò de Pixabay

Les impacts sur les milieux sont importants, notamment à cause des déviations de rivières pour alimenter les fermes. Autre problématique : les “évasions” car les poissons entrent en concurrence avec des populations indigènes plus fragiles. 

Aujourd’hui on sait que la Truite arc-en-ciel menace au moins 33 espèces de poissons, d’amphibiens et d’insectes dans le monde. En Turquie par exemple, elle exerce une pression sur la Truite à tête plate, Salmo platycephalus. En France, la Truite arc-en-ciel fragilise les populations de Truites Fario, Ombles chevaliers, Ombres communs et même les Saumons Atlantiques. Afin de limiter l’impact de ces poissons d’élevage qui se retrouvent dans la nature, et aussi pour des questions économiques, une technique de manipulation génétique permet d’obtenir des animaux viables, stériles et dont la chair aurait une valeur gustative améliorée. On utilise déjà cette technique, sur d’autres organismes comme les clémentines ou certains blés. Le grand public connait notamment les “Huîtres des 4 saisons”, des Huitres triploïdes qui ne sont plus laiteuses.

Chez les poissons, la triploïdie naturelle est rare, mais elle existe, et c’est pour cette raison que les Truites triploïdes ne sont pas considérées comme des OGM. La technique, mise au point à la fin des années 90, consiste à perturber le développement embryonnaire via un choc thermique, si bien que les cellules de l’embryon se retrouvent avec des jeux de trois chromosomes au lieu de deux.

schéma triploïdie
Le processus de triploïdie ©Peruzzi, Stefano & Jobling, Malcolm.

Cette triploïdie qui rend les sujets stériles est mise en avant par certains pêcheurs pour justifier l’introduction de la Truite arc-en-ciel dans les rivières. Or, s’il est vrai que les sujets ne se reproduisent pas, ils rentrent tout de même en concurrence alimentaire avec les espèces locales. Ce qui est un véritable problème car s’il y a besoin d’empoissonner les rivières, c’est que l’artificialisation des sols, les changements climatiques, les pollutions diverses ont rendu les milieux hostiles pour les poissons indigènes. Ces derniers peinent à se reproduire et leurs alevins deviennent les proies des Truites introduites qui sont, elles, beaucoup plus grosses. 

Truite en eaux troubles.

En France, comme le Saumon, les Truites font partie de ce qu’on appelait les Poissons Royaux. D’après l’Ordonnance de la Marine de 1681 et la Coutume de Normandie s’ils venaient d’eux-même à terre, ils étaient la propriété du roi : “Déclarons les dauphins, esturgeons, saumons et truites être poissons royaux et en cette qualité nous appartenir, quand ils sont trouvés échoués sur le bord de la mer […] ( Titre XII des poissons royaux, article 1er p 462). 

 Cette Ordonnance du 17ème siècle révèle bien la valeur que l’on donne à ce Poisson… pour son plus grand malheur.

source de jaur
La source du Jaur dans l’Hérault n’est plus poissonneuse. ©wikicommons

En dehors des risques qui pèsent sur l’espèce, il en est un qui est souvent sous-estimé : le braconnage. Autrement dit, nous sommes bien loin de l’image du braconnier “sympathique” des années 50 portée par Louis de Funès dans “Ni vu ni connu”. Dans ce film adapté d’un roman d’Alphonse Allais, De Funès braconne Truites et Écrevisses à la barbe du garde-champêtre. Or, les poissons sont aujourd’hui encore victimes de braconnage. Nous avons tous en tête l’image du braconnier qui n’a pas de permis ou qui ne respecte pas la taille des prises. L’impact de ces comportements est bien plus délétère qu’on ne l’imagine. Parfois ce sont des populations entières de poissons qui disparaissent. À Saint-Pons-de-Thomières dans l’Hérault, les braconniers ont purement et simplement vidé le cours d’eau de ses Truites endémiques. 

Parfois, les méthodes utilisées sont plus spectaculaires. En 2019 en Corse, des braconniers abandonnent une partie de leur butin lors de leur fuite. Les autorités retrouvent près de 350 Truites dans des glacières. Pêchés à la “dynamo” les poissons sont électrisés, nagent sur le dos et sont dirigés jusqu’à l’épuisette. Autre méthode qui ravage les rivières: le braconnage à l’eau de Javel. Détruisant toute la faune et la flore, les braconniers déversent de l’eau de Javel dans les rivières. Le chlore se fixe sur les branchies et asphyxie les Poissons qu’ils n’ont plus qu’à “cueillir”. Ce braconnage qui semblait avoir disparu en même temps qu’une prise de conscience écologique refait malheureusement surface.

Déjà en 2013, des associations alertent sur le retour du phénomène. En effet, des tronçons entiers de l’Ain sont alors “javellisés” et vidés de leurs Truites. En 2022, cette pratique anéantit les Poissons du petit ruisseau du Montreteaux, dans la Sarthe. La même année ceux du Gland, dans le Doubs sont victimes de cette méthode. Aujourd’hui encore, les autorités luttent contre les nasses et les lignes de fond utilisées sur les cours d’eau. En Île-de-France les gardes-pêche ont même découvert des filets mesurant jusqu’à 400m de long. Au Tréport, l’Agence de l’eau et le département de Seine-Maritime ont installé des câbles anti-braconnage au-dessus d’une passe à poissons. Ce dispositif, qui permet aux poissons migrateurs de se rendre dans la Manche, rendait les Truites de mer particulièrement vulnérables au braconnage.

truite atteint de saprolégniose
Saprolégniose ©Hans Lauterbach Furchenstein

Enfin les pollutions des rivières sont une des craintes de tous les amoureux du Vivant. Ainsi, depuis quelques années des épisodes spectaculaires de mortalités de Truites font régulièrement la une de la presse locale. Le coupable: la saprolégniose. Ce champignon normalement présent dans les rivières prolifère lorsqu’il y a des déséquilibres environnementaux. Dès lors il s’attaque à la peau, aux yeux et aux branchies des poissons provoquant leur mort. Une des causes majeures de ces hécatombes: les épandages de lisiers. Ces pollutions n’ont pas seulement pour conséquence la mort des rivières. Elles mettent aussi en péril l’alimentation en eau potable de territoires entiers. 

La Truite est un Poisson de son époque. Qu’elle soit d’élevage ou remontant une rivière, les obstacles qui s’imposent à elle sont ceux de notre société. Elle questionne le bien-fondé des modifications génétiques, les conséquences des introductions d’espèces “exotiques”, les dérives des élevages intensifs et sert d’indicateur de la santé des rivières.


Pour écouter l’épisode de Nomen:

https://smartlink.ausha.co/nomen/s03e27-fario-ou-arc-en-ciel-la-native-et-l-introduite

Pour aller plus loin sur le sujet, sources:

  • Lack of genetic differentiation between anadromous and resident sympatric brown trout (Salmo trutta) in a Normandy population Katia Charles René Guyomard, Björn Hoyheim, Dominique Ombredane and Jean-Luc Baglinière.
  • Neural network detected in a presumed vestigial trait: ultrastructure of the salmonid adipose fin J. A. Buckland-Nicks, M. Gillis1 and T. E. Reimchen.
  • Farming cod: Putting the pressure on, and turning up the heat? Peruzzi, Stefano & Jobling, Malcolm. (2010).

moustique tigre sortant de l'eau