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Consommée dans le monde entier à l’instar du Poulet ou de la Dinde, la Pintade est un oiseau connu depuis la nuit des temps. Sur les parois des temples égyptiens, en passant par les récits mythologiques antiques, la Pintade, considérée un temps comme oiseau d’ornement, n’a rien d’une “poule de luxe”. Animal de basse-cour, rapidement mise au pas, elle a cependant inspiré des artistes mais aussi les explorateurs souvent à ses propres dépens. Tour d’horizon d’une élégante aux plumes perlées, qui a beaucoup voyagé.

Pintade de Numidie, espèce la plus connue.
Pintade de Numidie, “poule perlée”. Auteur : ©Bernard Dupont, CC BY-SA 2.0

La Pintade fait partie de l’ordre des Galliformes comme les Cailles, les Poules, les Dindes et les Faisans. Son nom “Pintade”, qui désigne 8 espèces, est emprunté au portugais “pintada”, féminin du participe passé du verbe “peindre”. Pintade signifierait alors littéralement “oiseau peint”. Son plumage est en effet bleu-noir, parsemé de points blancs qui lui donne son nom allemand, “Perlhum”, signifiant “Poule perlée”. Originaire d’Afrique, elle peut, à travers tout le continent et en fonction des espèces, revêtir des couleurs ou des ornements sur la tête différents . Connue depuis l’Antiquité, sa représentation nécessite un petit détour par ses origines.

La Pintade “faraona”, l’oiseau d’éternité

Premier dessin du hiéroglyphe de la Pintade, gravé dans la chaelle blanhe du tombeau de Sésotris 1er
Hiéroglyphe de la Pintade, gravé dans la chapelle blanche du tombeau de Sésotris Ier (à Karnak) d’après H. Chevrier, égyptologue.

En Égypte ancienne, vers 3300 avant notre ère, la Pintade est déjà représentée sous forme d’un hiéroglyphe, précurseur des futures écritures. L’idéogramme est appelé l’oiseau-nèh. L’oiseau est représenté de profil et au repos, gravé parmi d’autres oiseaux du genre rapaces. Les peintres égyptiens lui ont rajouté les appendices du “casque” sur la tête, la rapprochant de la Pintade de Nubie (région qui longe le Nil dans l’actuel Soudan). L’idéogramme ne sert pas seulement à désigner l’oiseau Pintade mais est aussi utilisé comme phonogramme “nèhèh” ainsi que pour l’écriture de notions plus complexes comme le mot “éternité”. Dans les textes anciens de Haute-Egypte, le nom antique des Nubiens du Nil (une des premières civilisations de l’Afrique ancienne) était les Nèhèsious, et s’écrivait avec le dessin d’une Pintade de Nubie. A ce jour, la prononciation du mot dans les peuples africains serait liée au cri caractéristique de l’animal qui cacabe, sous sa forme d’onomatopée “Nâh nâh”.

Pintade vulturine avec le détail de sa tête et ses plumes bleues autour du cou
Pintade vulturine. A droite, détail de la tête. Auteur: ©Manfred Werner CC BY-SA 3.0. A gauche, espèce reconnaissable à ses plumes bleutées près du cou. Pixabay.

Au-delà de l’idéogramme, notre oiseau-nèh incarne le dieu de la destinée et de l’éternité, celui du soleil Levant et de l’éternel recommencement. Sa plus ancienne attestation connue est gravée et peinte sur les murs de la salle du sarcophage du Pharaon Ounas, à la fin de la Ve dynastie (2350 – 2321 av JC) sur le site de Saqqarah. Dans les “Textes des Pyramides” récupérés dans le tombeau, ce dieu Pintade souhaite l’éternité à son roi. Il symbolise aussi par ses cris d’oiseau l’aurore qui surgit, aidant le dieu soleil Rê à sortir des limbes. Le hiéroglyphe subira des modifications, comme l’ajout de doubles “cornes” sur le crâne. Elles ne sont pas sans rappeler la corne osseuse que la plupart des espèces présente sur la tête à l’exception de la Pintade vulturine de l’Est africain. En revanche son nom est à rapprocher du Vautour. En effet, les deux oiseaux ont le même crâne dépourvu de plume. La représentation à double corne se maintient jusqu’aux temps des Perses Sassanides dont les joyaux se parent de Pintades. Le rappel de cette histoire égyptienne de notre volatile est resté. Aujourd’hui, le mot Pintade en italien est traduit par “faraona”, de Pharaon.

La Pintade, dindon de la farce ?

Profil d'une tête de Pintade de Numidie
Tête de Pintade de Numidie avec les caroncules et lexcroissance osseuse qui orne sa tête. Parc Kruger, Afrique du Sud. Auteur : ©Diego Delso

La Pintade est donc bien un oiseau africain à l’origine. Cette précision est d’autant plus nécessaire que la Pintade a été victime de confusions dans ses autres appellations et dans la désignation de l’animal. La confusion va se produire surtout au Moyen-Age. La Pintade était appelée “Poule d’Inde”. A cette époque, encore non découverte, l’Inde est synonyme de contrée mythique et le qualificatif “d’Inde” renvoie à quelque chose de cher et de merveilleux, sortant de l’ordinaire. Au XIIIe siècle, l’empereur Frédéric II, fin observateur d’oiseaux et grand voyageur, décrit la Pintade comme la poule d’Inde avec sa protubérance osseuse sur la tête dans son livre De l’art de chasser au moyen des oiseaux. La Pintade fait d’ailleurs partie des tapisseries et tableaux de scène de chasse médiévale. Deux siècles plus tard, le naturaliste Pierre Bélon atteste de cette caractéristique morphologique. Il l’appelle “Poule de Guinée”, nom conservé de nos jours dans la traduction anglaise avec Guinea fowl.

Au début des Grandes découvertes, l’appellation “d’Inde” sur des lieux traversés par les explorateurs va entretenir la confusion sur les origines du gallinacé. Déjà, dans des textes latins du IVe siècle, on parlait d’Inde Majeure, d’Inde Mineure sans précision géographique (pas encore de cartographie précise à cette époque !). Marco Polo, qui découvre l’Abyssinie, affirme que cette province est la “moyenne Inde” et admire sur place des “gelines d’Indes”. Un autre explorateur, un jeune Vénitien dénommé Alvise Cadamosto remonte le fleuve Sénégal, à la recherche d’or, pour le compte de la couronne portugaise. En passant par la Guinée, il découvre ces “Galena de faraona” comme on les appellera alors à Venise. A son retour, il passe par la Turquie pays éleveur de Pintades, ce qui vaudra à celles-ci le nom de Turkey fowl en anglais, plus tard rétribué au Dindon.

Pintade plumifère perchée dans un arbre.
Pintade plumifère (Guttera plumifera) que l’on trouve dans les forêts d’Afrique centrale. Parc Sangah Lodge. République centrafricaine. Auteur : ©Marcel Holyoak.

La dénomination “Poule d’Inde” va perdurer longtemps, complétée par d’autres appellations. Sous la plume de l’agronome français Olivier de Serres, au XVIe siècle, les termes de Dindon, Dinde, Dindard apparaissent, formés par l’agglutination de la préposition “de” au mot “inde”. Au XVIIe, l’académicien Furetière, premier lexicographe, parle de la Pintade comme “espèce d’oiseau des Indes” tout en ajoutant qu’on “l’appelle diversement chez les auteurs, Poule d’Afrique, de Barbarie, de Numidie, de Guinée, de Mauritanie, de Thunis, de Pharaon, d’Egypte”, de quoi entretenir la confusion !

Blason ayant servi aux milices du dictateur Duvalier.
Blason des milices sous le règne du dictateur Duvalier à Haïti.

D’autant qu’après la découverte de l’Amérique par C. Colomb qui pensait découvrir les Indes occidentales, les colons font la connaissance du Dindon, espèce endémique d’Amérique du Nord déjà domestiquée depuis l’époque précolombienne. Ils l’appellent alors aussi “poule d’Inde”. Les Jésuites rapportent ces Dindons en Europe dès 1500. A cette époque, le commerce triangulaire s’étend. Les esclaves enchaînés et transportés des côtes africaines vers le Nouveau monde ont comme compagnes de voyages des cages de Pintades, fournissant ainsi de la viande fraîche aux navigateurs. La Guinée en a développé l’élevage. Arrivés à Haïti et en Jamaïque, certains esclaves mais aussi des Pintades pourront s’échapper. Les fuyards sont surnommés alors “les Grands marrons” et les rebelles ailées, “Pintades nègres marronnes”. Elles se reproduisent à l’état sauvage et appartiennent désormais au Nouveau Continent. Plus récemment, dans les années 1960 à Haïti, la Pintade symbole de liberté farouche, sert de blason aux milices du dictateur Duvalier, les tontons macoutes…

La Pintade, un oiseau sacré et sacrifié

Sarcophage romain, mort de Méléagre.
Sarcophage romain présentant la mort de Méléagre. A gauche sa mère Althéa tenant le tison prophétique, au centre Méléagre mourant entouré de ses soeurs. ©Musée du Louvre.

Le nom scientifique de Pintade que nous connaissons le plus, Numida meleagris, nous renseigne aussi sur une autre partie de son histoire, cette fois grecque et romaine. Si Numida est associé à la Numidie et marque son origine africaine, meleagris provient de la mythologie grecque. Il s’agit du héros Méléagre lors de l’épisode tragique de la chasse victorieuse au sanglier de Calydon. Après avoir tué ses deux oncles qui avaient humilié la chasseresse Atalante dont il était épris, Méléagre tombe sous le geste de sa mère furieuse et prise de chagrin. En effet, celle-ci jette au feu le tison maudit qu’elle avait éteint et enfermé à la naissance de son fils. Il lui avait été annoncé qu’il mourrait lorsque le fameux tison se consumerait. A la mort de Méléagre, la déesse Artémis transforme ses sœurs qui se lamentent en Pintades et les envoie sur l’île de Léros. Les taches blanches du plumage de l’oiseau représentent les larmes des sœurs inconsolables.
Pour les Romains, installés en Afrique septentrionale après les Guerres Puniques (en 143 avant J.C), la Pintade est un animal sacré, élevé autour des temples d’Artémis pour servir de volaille décorative et d’offrande aux dieux. Suivant les routes commerciales, elle est importée d’Afrique du nord, de Carthage et de Numidie, appelée Gallina africana ou numidica. On retrouve le nom de meleagris sur une toute autre espèce. Il s’agit du Poisson ballon pintade, Arothron meleagris, un poisson qui se gonfle lorsqu’il est menacé et dont le corps est noir parsemé de points blancs.

La méléagriculture, de l’extensif à l’intensif

Pintade de Pucheran
Tête de Pintade de Pucheran. Vogelpark, Allemagne. Auteur : ©Jacques Lédé

Depuis des siècles, malgré son caractère rétif, la Pintade a été domestiquée de façon parfois brutale. Dans les pays africains dont elle est originaire, les œufs des Pintades sauvages ont été subtilisés et placés sous les poules de basse-cour pour être couvés. Elle continue de servir de sacrifice dans la culture Vaudou, tout en étant largement reprise dans l’artisanat local. Source non négligeable de revenus dans ces pays, la Pintade, élevée dans un système de culture extensive et familiale, est souvent sujette aux vols, aux maladies et à une mortalité importante des pintadeaux. A l’heure actuelle, avec le changement climatique, certains pays de la zone sahélienne étudient les possibilités d’amélioration d’élevage exclusivement familial de cet oiseau résilient aux fortes températures. 

Art local de Tanzanie, pintades
Tapisserie, art local de Tanzanie.
Mosaïque de l'église Saint-Romain-en-Gal.
Mosaïque de l’église de Saint-Romain-en-Gal.

Ailleurs, c’est l’élevage intensif qui prédomine. La France est un des premiers pays au monde dans l’élevage de cet oiseau, de la Normandie à l’Aquitaine. Elle reste sauvage au sud du Sahara, au Mozambique, à Madagascar, en Amérique du Sud, dans les Iles de l’Océan Indien, évoluant ainsi dans des habitats très variés… Si aujourd’hui la Pintade régale pour sa chair, elle incarnait à l’époque de la civilisation byzantine, l’oiseau de Paradis, symbole de résurrection. On la retrouve sur les mosaïques des églises de tout le pourtour méditerranéen. Comme les taches de son plumage, la “poule au mille perles” a parsemé de sa silhouette l’histoire de l’art et de la peinture dans de nombreux pays comme en Syrie, en Turquie, en Jordanie et sur les tableaux du Quattrocento. Par exemple, chez le peintre Titien, la Pintade apparaît en bas de l’Annonciation, comme animal biblique par excellence…
Sauvage ou domestique, mythologique ou prophétique, cet oiseau élégant aux barbillons rouges ou bleus nous “peint” toute notre Histoire.

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Pour écouter l’épisode NOMEN sur la Pintade :

Sources :

Bibliographie :

  • L’Oiseau nègre, l’Aventure des pintades dionysiaques. Jean-Marie Lamblard- 2003 – édition Imago.

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Casoar dans la fôret