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Appelée Lotte chez le poissonnier, la Baudroie est un poisson-pêcheur dont la technique n’a rien à envier aux bipèdes qui raclent les fonds avec leurs filets pour rechercher cet animal prisé. Ce poisson, au physique “ingrat”, est un étonnant prédateur tant dans les profondeurs des abysses que sur les fonds marins et dont les différentes espèces fascinent les plongeurs.

zoom sur l'oeil et la base du leurre de la Baudroie
Derrière le gros œil de la Baudroie, on distingue la base de la “cane à pêche”. Auteur : ©Philippe Périer avec l’autorisation du site ©DORIS-ffessm.fr

Le terme ”Baudroie” est un nom vernaculaire et ambigu, désignant à la fois la Baudroie commune mais aussi d’autres espèces de poissons appartenant à la famille des Lophiidés.  A l’inverse, son nom latin, Lophius piscatorius, nous indique clairement une de ses principales caractéristiques : la Baudroie pêche, piscatorius signifiant ”pêcheur” et Lophius vient du grec ”lophos” voulant dire crête, aigrette, en référence à sa ”canne à pêche”. En effet, au-dessus de sa tête énorme qui représente 60% de son poids total, se déploie un filament, prolongement de son arête dorsale ; au bout duquel un morceau de peau de forme bifide, c’est à dire fendu en deux, va servir de leurre pour attirer les petits poissons. Seule la femelle possède cet appendice. Comme la Limande ou le Flétan, la Baudroie se camoufle dans le fond, sous un sol sableux ou vaseux. D’ailleurs, le nom de ”Baudroie” viendrait également du radical ”baldra” voulant dire ”boue”. Immobile, elle se met à l’affût et reste la bouche fermée. Celle-ci est bordée de petits appendices qui la rendent invisible. Seul, le premier rayon de sa nageoire dorsale lui servant de canne à pêche, ondule. Les poissons sont attirés, il ne reste plus pour la Baudroie qu’à ouvrir sa large bouche. Cette ouverture va provoquer une mini dépression d’eau ne laissant aucune chance aux poissons à proximité. Les dents nombreuses et affilées, orientées vers l’arrière de la bouche achèvent le travail de capture. La mâchoire inférieure possède deux rangées de dents de taille respective différente. Elle est fixe tandis que la supérieure contient trois rangées de dents très pointues. C’est elle qui est mobile et s’ouvre en grand. Mais curieusement, les dents ne servent pas à broyer mais à retenir les proies. Une vraie prison ! Rappelons au passage que si impressionnante soit-elle, la Baudroie est inoffensive pour l’être humain… si on ne l’agace pas !

Un ” baudrier” effrayant 

Baudroie vue de face posée sur le fond
Baudroie commune. Auteur : ©Stephan Le Gallais – Corse

Cette bouche immense et fendue est d’ailleurs liée au taxon de Baudroie. Lorsqu’elle est fermée, elle ressemble au fermoir d’un porte-monnaie géant appelé autrefois ”baudrier” dans la région provençale. La tête énorme lui permet d’engloutir poissons, crustacés et oiseaux de mer, car elle est capable de nager vers la surface pour en attraper. Poisson benthique, vivant au fond des mers, il évolue entre 2 et 1000 m de profondeur. En plus de sa tête aplatie, la Baudroie se distingue par l’absence d’écailles sur son corps long, rond et recouvert de mucus. Ses nageoires pectorales sont très développées et des appendices ramifiés, développés autour de la tête et du milieu du corps, achèvent le portrait de ce poisson oscillant entre 70 et 200 cm à l’âge adulte. Sur la balance, il varie de 40 à un maximum de 58 kg. D’autres noms confirment son aspect effrayant : Crapaud de mer, Diable de mer, qu’il ne faut pas confondre avec les Raies Mobula qui portent également ce surnom. La Baudroie commune peut aussi être appelée ”Mariemorgan”, ”le saillot”, “la manache”, “la souris de mer” (appellation du XIXè).

Des joues de Lotte à prix d’or

Baudroie se déplaçant
Baudroie commune en déplacement – Auteur : ©Christian Delanoë avec l’autorisation du site ©DORIS-ffessm.fr

Les Baudroies sont des poissons à faible densité. Elles n’évoluent pas en bancs, mais sont dispersées sur les fonds. Douées pour le camouflage, elles revêtent des couleurs allant du brun clair marbré à des zones plus foncées selon leur lieu de vie. Ce ne sont pas de bonnes nageuses à l’instar de la Rascasse ou du Poisson-pierre, mais elles peuvent se faufiler près de zones rocheuses peu profondes. De la famille des Lophiidés, regroupant une quarantaine d’espèces, celle-ci se décompose en trois genres : Lophius, Lophiidae, et Lophiomus qui se répartissent dans le monde entier. On les rencontre particulièrement le long des côtes françaises, en Méditerranée, de la Norvège à la Mauritanie, en Atlantique nord-est, sur les côtes scandinaves, au sud de l’Islande et près des îles britanniques. Selon les espèces rencontrées, c’est la taille qui va varier.

Il arrive que l’on confonde Lophius piscatorius, la Baudroie commune avec Lophius budegassa, la Baudroie rousse plus petite et qui vit plus au sud. Elle se différencie par un appât simple alors qu’il est double pour l’espèce pescatorius. Capturer une Baudroie ravit tout pêcheur car elle ”vaut son pesant d’or” et ne s’attrape pas facilement. Les techniques de pêche utilisées sont le chalut, mais on trouve aussi des filets maillants comme dans le Golfe de Gascogne. Décapitée une fois pêchée, la Baudroie se dénomme alors Lotte, qui ne peut être confondue avec la Lote des rivières (Lota lota), appartenant à la famille des Gadidés (comme les Cabillauds et les Merlans). Cette dernière est aussi appelée Barbot ou Mustèle, et elle évolue dans les eaux froides des lacs et des rivières. Elle mesure entre 25 et 50 cm, pouvant peser entre 500g et 2kg. Elle est devenue si rare qu’il a fallu la réintroduire. 

Baudroie rousse. Calabre, détroit de Messine, Italie – Auteur : ©Gianni Neto

Mais revenons à nos Baudroies. Baudroie du Japon, du Cap, Baudroie américaine, africaine, Baudroie réticulée,… ce poisson est présent dans tous les océans avec près de 160 espèces. Mais les ressources sont en légère régression. En Europe, sur l’étal du poissonnier, la Baudroie commune présente un péritoine blanc alors qu’il est noir pour la rousse. Cuisinée et présentée comme un poisson à chair tendre, ses joues sont récupérées et vendues chèrement sur les étals, ainsi que sa queue. Cependant, les techniques de pêches actuelles, non sélectives, entraînent la capture des juvéniles qui évoluent avec les adultes. Alors que leur maturité sexuelle ne survient qu’au bout de 6 à 7 ans, ces poissons capturés trop tôt n’ont pas pu se reproduire.

La fusion amoureuse de la Baudroie

Baudroie abyssale de Johnson, “diable noir”, Melanocetus johnsonii. Sanctuaire marin national de la baie de Monterey. 2014 ©MBARI

Dans les fosses océaniques, la Baudroie des abysses, Melanocetus johnsonii, de la famille des Mélanocétidés, fascine également les plongeurs. Elle appartient toujours à l’ordre des Lophiiformes, mais au sous-ordre des Ceratiodéi, représentant ces poissons abyssaux caractéristiques : tête énorme et petit corps sphérique pour les femelles. Son leurre devient bioluminescent grâce à une bactérie symbiotique (l’énergie chimique est convertie en énergie lumineuse) à des profondeurs qui s’échelonnent entre 100 et 4500 m. On la rencontre dans les océans Pacifique, Atlantique et Indien. D’autres animaux comme le Requin bioluminescent utilisent cette propriété à la fois pour se nourrir mais aussi pour communiquer. Avec la Baudroie des abysses, non seulement le leurre appelé «esca» va servir d’appât pour attirer les proies, comme Marin et Dory fascinés par sa lumière dans Le monde de Némo, mais chez la femelle, il va aussi attirer le mâle. Ce dernier ne dépasse pas les 3 cm, alors que sa moitié avoisine les 20. Et pourtant, ils se complètent parfaitement ! Le mâle avec ses narines surdimensionnées, repère les phéromones de la femelle dans l’eau. Ses gros yeux perçants sont attirés par la lumière de son leurre. Selon les pigments et la forme de celui-ci, notre reproducteur saura s’il est en présence d’une partenaire de son espèce.

Femelle Baudroie épineuse abyssale, Caulophryne jordani, accompagnée du mâle que l’on distingue à sa droite. L’accouplement a été filmé en 2016 pour la première fois. Avec l’autorisation de la ©Fondation Rebikoff-Niggeler.

Si c’est le cas, le mâle va s’accrocher à elle, la mordre et ne plus s’en détacher pour le meilleur et pour le pire… Ses tissus, sa peau et son système sanguin vont fusionner avec ceux de sa partenaire, sans processus de rejet de celle-ci. Les vaisseaux se rejoignent, “si bien que son sang à elle circule dans son organisme à lui”, explique Ted Pietsch, professeur émérite à l’Ecole des Sciences Aquatiques et de la Pêche de l’Université de Washington. Le mâle va également perdre ses nageoires, ses yeux, ses dents et ses organes internes pour ne plus être réduit qu’à ses bourses ! Ce mode opératoire s’appelle du parasitisme sexuel. Plusieurs mâles peuvent même s’accrocher à la femelle qui choisira alors son reproducteur. Quand ses ovules sont prêts, elle envoie un signal à son partenaire. Celui-ci expulse ses spermatozoïdes tandis qu’elle lâche ses ovules dans une masse gélatineuse qui va absorber les cellules reproductrices mâles. Les ovules ainsi fécondés vont remonter vers la surface en chapelets pour devenir larves et se nourrir de plancton. Lorsqu’elles atteignent 6 cm environ, elles rejoindront les fonds océaniques. Pour la première fois, en 2016, près de l’île portugaise de Saõ Jorge dans les Açores, à 800 m de profondeur, une équipe de scientifiques a pu ainsi filmer cet accouplement hors norme d’une Baudroie épineuse abyssale, de la famille des Caulophrynidés, qui voit le mâle ainsi réduit à une banque de sperme !

“Beautés” abyssales

Aussi effrayante que la Baudroie commune, celle des Abysses côtoie des espèces ayant une physionomie proche, une grande bouche et un corps petit mais avec des attributs parfois exacerbés. Ainsi chez la Baudroie épineuse abyssale Caulophryne jordani, les filaments lumineux qui recouvrent son corps, font office de détecteurs de mouvements. Ils ont chacun leurs nerfs et muscles et fonctionnent de manière indépendante. “Si une proie touche un des filaments, la Baudroie s’oriente vers elle et la gobe”, explique Ted Pietsch, qui a observé l’accouplement de cette espèce. La nourriture est rare à ces profondeurs. En 2010, trois individus d’une nouvelle espèce ont été découverts dans le Golfe du Mexique. De 4 à 9 cm, ceux-ci avaient un corps difforme, des moustaches translucides et une “canne à pêche” articulée en guise de leurre. Cette nouvelle espèce a été baptisée en 2015, Lasiognathus appartenant toujours aux Lophiiformes. Autre poisson surprenant avec ses dents imposantes, le Poisson-ogre, Anoplogaster cornuta, ne peut, à l’instar de la Baudroie, fermer sa bouche… Dans les années 90, une femelle Baudroie de l’espèce Ceratias holboelli, capturée dans l’Atlantique nord et mesurant plus de 40 cm, a été naturalisée au Muséum National d’Histoire Naturelle. Elle est battue en taille par une consœur vieille de 1880 et mesurant 1,30 m de long, exposée à celui de Lille.

Deux espèces de poissons des abysses, et la baudroie naturalisée du musée d'histoire naturelle de Lille
Nouvelle espèce de Baudroie Lasiognathus Regan découverte en 2015 – Auteur : ©Théodore Pietsch, université de Washington. Poisson-ogre, Anoplogaster cornuta – Auteur : ©Citron CC BY-SA 3.0. Baudroie naturalisée au ©Muséum d’histoire naturelle de Lille.

“Lotte en stock”

volume de pêches de Baudroies dans le monde et en Europe.

Entre 1950 et jusqu’à la fin des années 90, la Baudroie a été victime d’une pêche exponentielle qui reste au plus haut actuellement à cause de sa valeur marchande importante. Toutes espèces confondues, les débarquements mondiaux sont d’environ 99 000 tonnes par an, et ce, depuis une dizaine d’années. Les pays européens représentent plus de 60% du tonnage en 2020 avec en tête des premiers pays pêcheurs, la Grande-Bretagne et la France avec plus 17.500 tonnes chacun. Mais la question de la gestion des stocks demeure problématique. Les TAC (Totaux admissibles de capture) en Atlantique Nord-Est sont communs pour la Baudroie commune et la Baudroie rousse. Cela nuit à l’efficacité du contrôle des taux d’exploitation pour chacune de ces deux espèces. Et donc à terme, cela rend le risque d’une surpêche imprévisible. De plus, la définition des TAC pour cette zone de l’Atlantique et du Golfe de Gascogne ne suit pas l’avis des scientifiques contrairement à ceux de la zone Cantabrique et  ibérique. Un risque pour l’avenir de la Baudroie, appartenant au TOP 10 des poissons consommés par les Français ?  Question épineuse… dont se passerait bien ce poisson fascinant. 

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Retrouvez les épisodes de Petit Poisson Deviendra Podcast sur la Baudroie et sur le Vampire des abysses

  • SOE311– la baudroie commune et abyssales, deux espèces de poissons…pêcheurs !
  • S02E41 : Le Vampire des abysses

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Sources :

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