Début février 2026, un drôle d’oiseau est découvert à Arthès, un petit village du Tarn. Il s’agit d’un Macareux moine, un oiseau marin, poussé par la tempête à plus de 300 km de son milieu de vie. Dans le même temps, ils sont des milliers à s’échouer sur les plages. Qui est ce clown triste des mers porté par un vent funeste ?
Petit oiseau marin rondouillard de la famille des Alcidés, le Macareux moine se reconnaît à son plumage noir et blanc et à son bec multicolore. Devenu extrêmement rare en France métropolitaine, il en reste 50 à 56 couples en 2023, il est présent dans tout l’Atlantique Nord, du Canada à la Norvège en passant par le Groenland et l’Islande. Il passe la plus grande partie de sa vie en pleine mer, loin des côtes. Il ne les rejoint que le temps de se reproduire une fois par an durant quelques mois. Bien malgré lui, le Macareux a été projeté sur le devant de la scène par les nombreuses tempêtes du début d’année 2026.
Des macareux échoués contre vents et marées

Record de jours de pluie successifs et successions de tempêtes, la météo de 2026 est pour le moins capricieuse. Depuis le début de l’année, ce sont dix tempêtes qui se sont enchaînées dans l’océan Atlantique Nord et sur les côtes européennes. Leurs impacts sur les infrastructures, les activités et les vies humaines sont nombreux. Il en va de même sur la vie animale. Partie visible de l’iceberg, depuis le début de l’année, de nombreux Macareux moines sont retrouvés échoués, affamés, agonisants ou morts sur les plages du littoral atlantique français.
Les Macareux moines sont des oiseaux pélagiques. En dehors de la période de reproduction, ils vivent au large. Lors des tempêtes, il leur est impossible de se nourrir. Ils attendent que le mauvais temps passe, vivant sur leurs réserves de graisse. Lorsque la météo ne laisse pas de répit, ils finissent par s’épuiser. Porté par les vents et les courants, les Macareux finissent échoués sur nos côtes, au milieu des laisses de mer et des déchets.
Alors qu’en 2025, la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) dénombre trois échouages de Macareux moines, elle en compte 2054 le 16 février 2026. Deux jours plus tard, les données montent à 8000 individus retrouvés morts le plus souvent, ou affaiblis. Bien qu’exceptionnel, ce phénomène a connu quelques précédents en 2002 en Norvège et en 2013 en Écosse pour les plus récents.
Logé aux quatre vents

Le Macareux moine passe l’essentiel de sa vie dans l’océan. Lorsqu’il quitte sa falaise de naissance, le jeune Macareux moine ne revient pas avant l’âge de 5 ans pour sa première reproduction. Il erre au large, s’y nourrit et s’y repose, dormant à la surface de l’eau, le bec glissé sous l’aile.
Volatile maladroit, il bat frénétiquement de ses petites ailes à la faible portance. Sous l’eau, elles deviennent d’efficaces pagaies et lui permettent de nager tel un manchot. Il peut rester immergé pendant une minute et plonger à plus de 15 mètres de profondeur à la poursuite de ses proies favorites.
Le Macareux se nourrit de poissons de petite taille, les poissons “fourrage”, maillons essentiels des chaînes alimentaires océaniques comme les Harengs, les Lançons, les Sprats ou les Capelans. Il les avale un par un dès qu’il les capture. Ce faisant, il avale beaucoup d’eau de mer mais il élimine l’excédent de sel grâce à sa glande à sel.
Le vent tourne
Les études chiffrent la population mondiale de Macareux moines entre 12 et 14 millions d’individus matures. D’après les estimations, elle devrait diminuer de 50 à 80 % d’ici 2065 et les tempêtes n’en sont pas les seules causes.

Le changement climatique, et en particulier l’augmentation de la température de l’océan, joue un rôle majeur dans cette diminution. En effet, lorsque l’eau se réchauffe, les blooms de phytoplancton se désynchronisent des pics de présence des poissons “fourrage” et de la reproduction des Macareux. Les oiseaux marins trouvent beaucoup plus difficilement de la nourriture en particulier lorsqu’ils ont un poussin à nourrir.
À cela, s’ajoute la surexploitation que l’être humain fait de cette ressource alimentaire à travers la pêche industrielle. Certains poissons de petite taille sont pêchés pour notre consommation comme le Hareng. D’autres sont capturés en grande quantité, afin de fabriquer de la farine de poisson destiné à l’alimentation de leurs cousins d’élevage, tel que le Saumon.
Avec le changement climatique et la surpêche, les Macareux moines se retrouvent affamés. Entre 2003 et 2005, l’effondrement des populations de Lançons, un poisson fourrage, autour des îles Féroé et de l’Islande, a entraîné un échec total de la reproduction de certaines colonies locales. Durant ces années, aucun poussin de Macareux moine n’a quitté son nid vivant.
Être dans le vent
Les échecs de reproduction ne sont pas dus à un manque de dévouement des parents Macareux moines.

Tout commence par un changement d’apparence. Chez le mâle comme chez la femelle, le plumage de la tête gagne en contraste avec des zones blanches et noires bien délimitées. Le bec se couvre de plaques cornées et colorées de rouge et bleu. Le tout est délimité par des bandes jaunes qui lui valent les surnoms de “perroquet des mers” ou “clown des mers”. La cire, cette zone située à la base du bec, révèle d’autres couleurs au yeux des Macareux. En effet, elle est photoluminescente, La cire paraît lumineuse pour qui voit dans les ultraviolets comme les oiseaux.
Après une parade nuptiale à base de caresses sur le bec, le couple creuse un terrier d’un mètre de profondeur. L’unique œuf de l’année y est pondu. Cette faible quantité est compensée par une espérance de vie de 25 ans en moyenne, le record étant de 36 ans. Les parents se relaient pendant la couvaison qui dure 40 jours puis le nourrissage qui est tout aussi long.
Durant cette période, le gros bec coloré prend une autre fonction. Il permet à l’adulte de stocker jusqu’à une trentaine de petits poissons à ramener au poussin. La Macareux bloque les poissons grâce aux rainures de sa langue épineuse et les crénelures de son bec.
Autant en emporte le vent
Quand bien même l’océan fournirait suffisamment de poissons pour nourrir le petit, le projet avorte parfois à cause des prédateurs.

Le Vison d’Amérique importé en Europe pour sa fourrure dans les années 1930 s’est échappé des élevages. Dans les années qui ont suivi son introduction, de nombreuses colonies ont été décimées alors que le petit mustélidé s’attaquait aux Macareux dans leur terrier.
Dans les îles Féroé, sur l’île de Lundy ou les îles Shiant (britanniques), les rats introduits via les navires ont eu le même impact négatif. Seules des campagnes de dératisation ont permis le rétablissement de colonies viables de Macareux.
C’est aussi lorsque l’oiseau vient à terre que l’Être humain le chasse pour la consommation. À la fin du XIXe, les massacres de Macareux moines lors de safaris en Bretagne ont conduit à la création de la LPO en 1912. Le Macareux moine figure encore sur le logo de l’association. Encore aujourd’hui, La chasseurs des îles Féroé abattent 10.000 individus chaque année, c’est 150.000 en Islande.
Si le petit échappe aux prédateurs et qu’il est nourri par ses deux parents, une dernière menace le guette. Après 40 jours de nourrissage, les parents ne reviennent plus. Poussé par la fin, le petit quitte le terrier, de nuit, et se dirige vers la mer. Il se dirige vers la lumière, les reflets de la Lune dans les vagues de l’océan. Mais de nos jours, cela peut être une ville ou toute autre pollution lumineuse.
Lâcher un vent

En plus du pillage de leurs sources d’alimentation, les Macareux subissent aussi la pollution directe de leur milieu de vie. Dès 1970, 20% des macareux retrouvés morts ou capturés contenaient dans leur tube digestif des fils de nylon ou des billes de plastique.
De plus, ils subissent le dégazage des navires et les marées noires. En 1978, l’Amoco Cadiz fait naufrage au large des côtes bretonnes. Il déverse 50.000 à 60.000 tonnes de pétrole brut, ravageant l’écosystème. Suite à cet événement, la population de Macareux moine de Sept-Îles en Bretagne diminue de 44%.
Les tempêtes du début de l’année 2026 sont peu subtiles, elles laissent des centaines d’oiseaux affamés et encore plus de petits cadavres de Macareux échoués comme autant de signaux d’alerte. Mais en se penchant sur le cas de cet oiseau marin, nous découvrons tout le poids des activités humaines sur l’océan. Un impact subtil, sans cadavre, simplement une absence de naissance, conduisant, sans une prise de conscience réelle, inexorablement vers l’extinction.
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Photographie mise en avant © Valérie Pelletier
Sources :
- Actu.fr : Détourné par la tempête, un pingouin finit sa course dans un petit village du Tarn
- Le Télégramme : Visualisez l’ampleur des échouages massifs de macareux moines cet hiver en une carte
- LPO : Aidez-nous à sauver les macareux !
- IUCN red list : Atlantic Puffin
- Dunning, Jamie & Diamond, Tony & Christmas, Steve & Cole, Emma-Louise & Holberton, Rebecca & Jackson, Hannah & Kelly, Kevin & Brown, Dean & Rivera, Indira & Hanley, Daniel. (2019). Photoluminescence in the bill of the Atlantic Puffin Fratercula arctica. Bird Study. 65. 1-4. 10.1080/00063657.2018.1563771.





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