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Le Poisson-éléphant, Gnathonemus petersii, appartient à la famille africaine des Mormyridés, dont il est le représentant électrique le plus connu grâce à l’aquariophilie. Son nom fait référence à un barbillon en forme de trompe. Mais il s’agit en fait de son menton ! A quoi peut bien lui servir cette excroissance ?

Gnathonemus petersii
Répartition du Gnathonemus petersii. Par l'UICN
Répartition du Gnathonemus petersii. Par l’UICN

Dans les années 1950, en pleine expédition au Ghana, le professeur anglais H. Lissmann fit une découverte frappante sur les Mormyridés. Il remarqua des crépitements provenant du fleuve comme si celui-ci fourmillait “d’électricité vivante”. Ni une, ni deux, il plongea dans l’eau deux fils de cuivre reliés à un amplificateur. L’expérience lui démontre une activité électrique de ces poissons peuplant les fleuves et lacs de l’Afrique sahélienne et équatoriale, du Nil au bassin du Congo.

Le Poisson-éléphant fait partie du cercle fermé des poissons dits “électriques”. Ces poissons sont doués d’électrolocation, c’est-à-dire qu’ils sont capables de repérer leur environnement (proies, obstacles) à l’aide d’un champ électrique.

Il existe deux types d’électrolocation : 

L’électrolocation passive : 

C’est le cas des Chondrichthyes, alias les poissons cartilagineux, comme les  requins et les raies. Ils ne peuvent pas générer d’électricité. En revanche, ils sont capables de capter des signaux électriques très faibles tels que des impulsions musculaires grâce à leur ampoule de Lorenzini. Il s’agit d’organes sensoriels permettant entre autres de détecter des champs électromagnétiques. Ainsi, le requin marteau s’en sert pour trouver ses proies enfouies dans le sable.

L’électrolocation active : 

Ce sont les poissons électrogènes, ceux qui génèrent de l’électricité. Ils sont séparés en deux groupes : ceux qui produisent un champ électrique puissant, comme le gymnote, et ceux dont le champ électrique émis est faible, dits poissons à électricité faible.

Il existe deux groupes majoritaires : l’ordre américain des Gymnotiformes dont l’anguille électrique fait partie et la famille africaine des Mormyridés qui inclut les fameux Poissons-éléphants.

Le Poisson-éléphant, une vraie pile électrique

Le Poisson-éléphant possède un organe électrique sur son pédoncule caudal, c’est-à-dire à la base de sa queue, qui diffuse un champ électrique tout autour de lui. Il est doté de 3000 organes électrorécepteurs sur sa peau dont deux fovéas (des zones de perceptions précises) situées sur son barbillon et vers la région nasale.

Gnathonemus petersii

Le Poisson-éléphant peut détecter la moindre déformation de son champ électrique. Il peut ainsi construire une carte mentale de son environnement, avec comme support… sa peau ! La qualité d’image représentée n’est peut-être pas au rendez-vous mais il fait avec les moyens du bord vous me direz. On estime que le Gnathonemus petersii peut visualiser son environnement à une distance équivalente à sa taille, c’est-à-dire à environ 25 cm.

Ce poisson ne finit pas de nous étonner car il est même capable de différencier les éléments de son environnement. En gros, il peut distinguer une pièce de monnaie d’un crayon à papier ! En effet,  les éléments non conducteurs, comme le bois, créent une sorte d’ombre pour le poisson tandis qu’un objet métallique va avoir tendance à faire converger son champ électrique.

Pour résumer, il peut donc déterminer (sans recours à la vision !) la taille, la forme, la distance et même la composition des objets de son environnement. 

Se tenir au courant grâce à l’électricité

Extrait de la bande dessinée scientifique "Les paupières des poissons" de Sébastien Moro et Fanny Vaucher, dessin de Fanny Vaucher
Extrait de la bande dessinée scientifique “Les paupières des poissons” de Sébastien Moro et Fanny Vaucher, dessin de Fanny Vaucher

Le Poisson-éléphant est un petit curieux, expert dans le repérage de la nouveauté. Au moindre mouvement dans sa sphère de détection, le Poisson-éléphant le mitraille d’ondes électriques pour identifier tous ses faits et gestes. Il réagit aux stimuli électriques, acoustiques, visuels mécano-sensoriels dudit inconnu. Cette réponse dite de nouveauté est commune aux Mormyriformes et Gymnotiformes faiblement électriques. 

Plutôt nocturne et vivant dans des eaux troubles, cette capacité lui permet de s’orienter, d’éviter les prédateurs et de débusquer ses proies.  Sa “trompe” lui permet de fouiller la vase à la recherche de vers et de larves. Une chose est sûre, on ne peut pas reprocher au poisson-éléphant de ne pas avoir su s’adapter aux habitats turbides et à l’obscurité complète ! 

Cet incroyable pouvoir ne s’arrête pas là ! Outre une fonction de localisation, il lui permet aussi de communiquer avec ses congénères.

 Poisson-éléphant

Le Poisson-éléphant fait partie du gang des “pulsfish”, c’est-à-dire qu’il envoie du courant électrique par impulsion. Chaque impulsion a une forme d’onde appelée EOD (electric organe discharge) qui est la signature du poisson. Elle recèle tout un tas d’informations tels que le sexe, l’identité, le statut social et j’en passe.

L’IDI (inter discharge interval) correspond à la durée entre chaque onde. Elle encode l’état circonstanciel du poisson, c’est-à-dire son humeur (énervement, excitation…). Les états d’âmes du poisson survolté peuvent alors déferler sur ses compagnons !

Ces impulsions jouent même un rôle dans la vie sexuelle de certains Mormyridés (pas le Poisson-éléphant pour le coup, on ne va pas lui attribuer tous les mérites non plus). Ils réalisent leurs parades amoureuses en enchaînant des bruits et signaux électriques qui se mélangent. Des décharges électriques romantiques… Ne jugeons pas !

Attention à ne pas prendre le melon 

Un autre fait notable des Poissons-éléphants est la taille phénoménale de leur cervelet qui gère la réception de tous les signaux électriques.

Le petit côté grosse tête de notre Poisson-éléphant doit néanmoins l’épuiser puisque son cerveau consomme 60% de l’oxygène total consommé par l’organisme, contre 20% pour l’être humain ! A titre comparatif, la fourchette maximale de ce taux est située entre 2 à 8% chez la plupart des vertébrés. 

Bien que méconnus à l’heure actuelle, les Mormyridés étaient top tendances à l’époque pharaonique : ils étaient représentés sur les fresques et bas-reliefs des tombes des pharaons, à Gizeh et Saqqarah par exemple.

Les poissons du genre Mormyrus étaient sacrifiés dans le temple de la ville d’Oxyrhynchus, en Egypte, en afin de vouer un culte à Hathor et Osiris. Il s’agit des divinités les plus populaires et importantes de la mythologie égyptienne. Ces poissons étaient momifiés par les Égyptiens et certains étaient même disposés dans de petits sarcophages en bois peint. 

Oxyrhynchus est un joyau de l’Histoire, celle ville étant considérée comme un des sites archéologiques les plus importants. On y a découvert une énorme collection de textes de papyrus datant de l’époque ptolémaïque et romaine de l’histoire égyptienne. S’y trouvaient notamment des pièces de Ménandre, auteur comique grec, ainsi que l’Évangile de Thomas.

Statue égyptienne d'un "Oxyrhynchus", poisson de la famille des Mormyridés
Oxyrhynchus Fish Votive. Egyptian. Late Period, 722-332 BCE. Bronze, lapis lazuli, glass. Gift of the Connoisseurs,1987.
© Michael C. Carlos Museum, Emory University. Photo by Peter Harholdt.
Statue égyptienne d’un “Oxyrhynchus”, poisson de la famille des Mormyridés
Oxyrhynchus Fish Votive. Egyptian. Late Period, 722-332 BCE. Bronze, lapis lazuli, glass. Gift of the Connoisseurs,1987.
© Michael C. Carlos Museum, Emory University. Photo by Peter Harholdt.

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Pour écouter les épisodes sur les poissons électriques :

  • S01E38 Poissons et électricité 1/2 : l’extraordinaire Poisson-éléphant
  • S01E39 Poissons et électricité 2/2 : l’Anguille électrique peut tuer un cheval

Sources : 

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