Skip to main content

En 2006, Redouan Bshary, un éthologue suisse, observe un comportement inconnu des scientifiques: Une coopération de chasse entre deux prédateurs. Sous ses yeux médusés, un Mérou effectue une petite danse rituelle pour inviter une Murène à venir débusquer une proie avec lui.

Les deux compères prêts pour la partie de chasse …

Il faut un œil attentif pour repérer les baleines sous les gravillons… et le comportement étrange de Monsieur Mérou qui vient prier Madame Murène de venir chasser avec lui.

Cette coopération débute par un furtif ballet. Le Mérou, qui a au préalable découvert la localisation d’une proie, attire l’attention de la Murène en faisant des mouvements du corps tête en bas pour l’inciter à le suivre.

Il se positionne au-dessus de la crevasse abritant la proie et fait un geste de la tête dans sa direction. Il s’agit au passage d’un des rares gestes référentiels (comme pointer une direction par exemple) connus dans le monde animal.

La Murène s’engouffre alors dans le trou pour déloger la proie pendant que le Mérou se place en embuscade à l’extérieur.

La partie de chasse peut dès lors se terminer de 3 manières :

  • La Murène attrape la proie et la garde pour elle.
  • Le Mérou attrape la proie lorsqu’elle s’échappe et dans ce cas c’est lui qui est gagnant.
  • La proie arrive à s’échapper et les deux chasseurs terminent bredouilles.

Selon certaines hypothèses, il est possible que cette technique perdure dans le temps car lorsqu’une proie est attrapée, elle est immédiatement avalée par l’un des deux associés, ce qui évite toute dispute sur le partage. Les scientifiques pensent que ce facteur est décisif dans l’apparition et la pérennité d’une telle alliance inter-espèces.

Par ailleurs, le Mérou ne choisit pas sa Murène au hasard mais en fonction de son efficacité. Ce mutualisme démontre le fort potentiel cognitif de ces deux espèces et la conscience d’une individualité dans le choix du coéquipier.

Le Mérou : diurne et à l’affût

Le Mérou Vagabond de cette histoire (Plectropomus pessuliferus)

Le Mérou Vagabond de cette histoire (Plectropomus pessuliferus) est un gros poisson présent dans les eaux tropicales et tempérées. Les plus gros spécimens peuvent atteindre 1,20 m. Les records du monde en matière de Mérou appartiennent à Epinephelus lanceolatus avec 3m pour 400 kg.

Ce Mérou se déplace dans des profondeurs comprises entre 25 et 150 m en moyenne. Son régime alimentaire est constitué de crustacés, de mollusques et de poissons.

Plutôt diurne, sa morphologie l’empêche de se faufiler avec aisance dans les récifs coralliens. Ce sont pourtant dans ces récifs que se réfugient ses proies. Il a donc adopté une technique de chasse “en embuscade”. Aujourd’hui protégé par un moratoire qui doit être revoté en 2023 (cf Le mystère Mérou, l’épisode de BSG avec Laurent Ballesta). Ses effectifs se reconstituent lentement grâce à ce moratoire, mais la réouverture de la chasse anéantirait très vite le résultat encourageant mais fragile de ces années de protection.

La Murène : nocturne et exploratrice

la Murène de Java alias Murène Géante (Gymnothorax javanicus)

Tout comme le Mérou Vagabond de notre histoire, la Murène de Java (Gymnothorax javanicus) vit dans les mers tropicales à tempérées et dans des profondeurs ne dépassant pas une centaine de mètres. Bien que les Murènes aient mauvaise réputation, il s’agit d’un animal discret se cachant dans les interstices rocheux.

Plutôt nocturne, la Murène chasse en pénétrant dans les trous et crevasses susceptibles de cacher les poissons dont elle se nourrit.

Tout oppose ces deux espèces. Le Mérou est diurne et chasse en embuscade. La Murène est nocturne et débusque ses proies dans les crevasses.

Mais la jolie morale de cette histoire est que ces deux prédateurs ont pourtant réussi à s’entendre afin d’améliorer leurs performances de chasse.

Incroyable mais pas unique

Cette coopération n’est pas la seule. Les Mérous chassent aussi avec des poulpes et d’autres espèces de poissons carnassiers. Ce type de coopération est aussi possible entre individus de même espèces. Le cas du Siganus, poisson herbivore évoluant en duo coopératif, représente bien ce comportement.

Lorsque l’un se nourrit, le second fait le guet et inversement lorsque c’est au tour du guetteur de se nourrir. Ce comportement s’appelle l’altruisme réciproque.

Le monde vivant n’est pas régi que par la loi du plus fort et du mieux adapté, mais aussi par une multitudes d’interactions inter et intra-espèces permettant d’améliorer l’ordinaire.

Pour aller plus loin :

Fish choose appropriately when and with whom to collaborate – Alexander Vail, Andrea Manica, Redouan Bshary. (En anglais)

Petit Poisson deviendra Podcast – Le Mérou et la Murène : deux chasseurs sachant chasser… ensemble !!! https://bit.ly/merou_mur_PPDP

Pour découvrir l’univers de Baleine sous Gravillon (podcasts, réseaux sociaux, asso …) : https://baleinesousgravillon.com/liens-2