Lieu sacré chez les Gaulois, la forêt est de nos jours l’objet à la fois de loisirs et d’exploitations au service des humains. Elle est cependant menacée quelle que soit la latitude où on la trouve. Mais de quelle forêt parle-t-on ? Car il n’y a pas qu’une forêt mais de multiples, toutes liées à leur environnement immédiat, à leur histoire et à la manière dont les humains les ont façonnées… ou pas. En y regardant de plus près, se dévoile une richesse parfois insoupçonnée de ceux qui l’utilisent. En effet, elle joue un rôle essentiel face au changement climatique, comme puits de carbone, réserve de biodiversité et source de fraîcheur.
Tour d’horizon de ces écosystèmes majeurs indispensables qui abritent 80% de la biodiversité terrestre.

Un petit bosquet en périphérie de ville ? Une pinède landaise au quadrillage d’arbres bien alignés et plantés au même moment ? Des îlots forestiers traversés par des routes et dont le nom de “forêt” semble incongru ? Une savane arborée mais en pointillé ? Définir le terme “forêt” apparaît comme une gageure tant le morcellement de ces surfaces a augmenté et ce qu’elle recouvre a évolué.
Forêt, une définition de compromis

La FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) l’a définie à la fois par sa dimension au sol et la hauteur des arbres : une forêt suppose que le couvert d’arbres représente au minimum 10% du sol sur une surface d’un demi hectare et que les arbres mesurent au moins 5 m de haut à l’âge adulte. Cette définition purement “mathématique”, a surtout servi aux négociations dans les crédits carbone entre pays et leur contribution contre les gaz à effets de serre. Purement comptable, cette approche est insuffisante selon des écologues qui parlent avant tout de forêt comme écosystème complexe. En effet, une forêt boréale située au nord de l’Europe n’aura pas le même biotope qu’une forêt méditerranéenne ou une forêt tropicale.
L’arbre qui cache des forêts
Notre “planète bleue” est aussi une planète “verte” si l’on reprend les références établies par la FAO. La forêt couvre 30% des terres émergées, soit 44 millions de km2. Elle se répartit entre 4 grands types en fonction de sa situation géographique. Les forêts de type méditerranéen se situent comme le nom l’indique autour du pourtour de la Méditerranée et se caractérisent par des arbres et une végétation à feuilles dures ou “sclérophylle”. On les rencontre aussi en Californie, au Chili et en Afrique du Sud. Représentant un peu moins d’un tiers des forêts mondiales, les forêts tropicales bénéficient d’une humidité constante. Elles sont composées d’une végétation extrêmement variée à feuillage persistant et d’une biomasse forestière complexe. Le troisième type de forêts est la forêt boréale qui couvre un tiers des forêts mondiales. Composée essentiellement de conifères, on la rencontre au nord de la Russie, au Canada et en Scandinavie. Enfin, le 4ème type de forêt est la forêt tempérée d’Europe et d’Amérique constituée de feuillus et de conifères.

La forêt est un biotope régi par les saisons et le climat dans lequel elle se trouve, un écosystème à part entière. Une forêt boréale et tempérée, dès l’hiver venu, va se mettre en pause pour la photosynthèse, tandis que la forêt tropicale ne connaît pas le rythme saisonnier et fonctionne toute l’année. A l’inverse, la forêt méditerranéenne au plus fort de l’été, stoppe sa “respiration” pour économiser son eau et ralentir son activité végétale.
A cette activité naturelle de la forêt, il faut rajouter son rôle de puits de carbone, – en deuxième place après l’océan -, de purificateur d’air et de régulatrice des températures.
La forêt, écosystème et climatiseur naturel…

Grâce à la photosynthèse (transformation chimique de l’énergie lumineuse), la plante transforme le carbone et l’associe à des molécules d’eau afin de constituer des macroméolécules de sucre et fabriquer ainsi la cellulose nécessaire à sa croissance. La forêt absorbe par ce mécanisme près de 7 milliards de tonnes de CO2 par an, soit 1 fois et demi le carbone qu’émettent les États-Unis annuellement. Cette absorption ne s’effectue pas seulement par la canopée qui en absorbe un quart mais surtout par l’humus forestier et le sol profond. Selon Jonathan Lenoir, écologue au laboratoire Écologie et dynamique des systèmes anthropisés, “dans les forêts tempérées et tropicales le stock de carbone du sol profond (jusqu’à deux mètres sous la surface) représente près des trois quarts du carbone stocké par la forêt, contre un quart pour la partie aérienne des arbres”. Les forêts de mangroves sont exemplaires à ce titre. Elles peuvent stocker jusqu’à 4 fois plus de carbone que les forêts terrestres, par leur partie aérienne mais surtout par la partie souterraine du fait du sol anoxique – privé d’oxygène – ralentissant la décomposition de la matière organique, qui en s’accumulant devient une sorte de tourbière.
Entre 2001 et 2019, au niveau mondial, les forêts (sols et arbres) ont capté deux fois plus de CO2 qu’elles en ont émis. Car n’oublions pas que lorsque la plante respire, elle émet aussi du CO2. C’est le rapport quantité absorbée et quantité émise qui risque de s’inverser prédisent les scientifiques.
La forêt est un écosystème qui joue également un rôle de refroidisseur grâce à l’évapotranspiration. L’eau absorbée par les racines vient nourrir l’arbre jusqu’à ses feuilles qui transpirent sous la chaleur du soleil et refroidit l’air. Dans la forêt amazonienne, l’évapotranspiration est telle que l’on parle de “rivières flottantes” à la cime des arbres, courants d’air humides capables d’agir sur les zones agricoles et urbaines plus éloignées. Cette forêt tropicale est aujourd’hui victime de la déforestation
…mais gravement menacé

Cette activité de régulation thermique est mise à mal avec la hausse des températures généralisée. Les canicules sont de plus en plus fréquentes comme les feux hors-normes autrefois rarissimes. Ceux de 2024 ont ravagé 3500 km2 de forêt en Alberta, 6 000 km2 en Russie boréale, sans oublier le pourtour méditerranéen, victime chaque année d’incendies. En France, certaines zones jusque-là épargnées sont touchées : forêt de Brocéliande, Gironde… Pendant l’été 2025, pour la première fois, plus d’1 million d’hectares de forêts ont été calcinés par des incendies. Ils font disparaître la biodiversité, épuisent les sols et augmentent la température de l’air.
Ces températures qui progressent et qui durent plus longtemps, assèchent les forêts. Les feuilles des arbres ferment alors leurs stomates, des minuscules trous qui parsèment leur surface et permettent les échanges gazeux. Elles économisent leurs réserves d’eau mais stoppent la photosynthèse qui freine alors la croissance de l’arbre et sa capacité de stockage du carbone. Avec le stress hydrique qui augmente sur la durée, les arbres risquent même l’embolie, à savoir la rupture de la colonne d’eau comme l’a démontré Hervé Cochard, écophysiologiste à l’INRAAE. Cela crée un vide comblé par des bulles d’air empêchant la sève de circuler.

Ces éléments successifs fragilisent la forêt et la rendent vulnérable aux prédateurs et ravageurs. Un phénomène qui touche les forêts méditerranéennes, boréales et tempérées. Sous nos latitudes, le scolyte, petit coléoptère xylophage, a dévasté les forêts du Grand Est. Les forêts d’épicéas et de sapins risquent ainsi de disparaître de cette région. Selon l’espèce, il s’attaque aux conifères, mais aussi, aux chênes, hêtres, peupliers, bouleaux… Autre exemple dans la forêt de Compiègne (Oise) où le Hanneton forestier dévore les racines du hêtre. En décembre 2025, le nématode du pin, ver microscopique originaire d’Amérique du Nord a été détecté dans les forêts du sud des Landes. Particulièrement virulent en créant des cavitations multiples, il fait mourir l’arbre rapidement.
De la monoculture forestière aux migrations génétiques

Selon le dernier inventaire de l’IGN (Institut Géographique National), la mortalité des arbres à augmenté de 125% en 10 ans. Aujourd’hui, s’ajoutent les effets de la sylviculture qui favorise les épineux à croissance rapide. Après des coupes rases ou coupes à blanc sur des forêts encore viables (comme dans le Sud-Ouest), qui laissent un sol nu et peu résilient, une seule espèce est replantée au même moment, voire des espèces exotiques comme l’Eucalyptus très inflammable ou le Chêne rouge d’Amérique.
Pour favoriser la résistance des forêts aux températures élevées, plusieurs solutions ont été envisagées en France : implanter des arbres plus résistants, appelée “migration assistée d’espèces”. Par exemple, planter des Chênes verts ou tauzins plus au nord qui ont besoin de moins d’eau que les Chênes pédonculés actuels… mais au risque de diminuer leur pouvoir d’évapotranspiration et la faune dont elle dépend. La migration “par flux de gènes” est étudiée comme solution prometteuse, consistant à prélever au sein d’une même espèce les graines issues de populations situées sur la marge la plus chaude et la plus sèche de son aire de répartition pour les semer plus au nord.
D’autres expériences sont menées actuellement par l’INRAAE sur 4 zones en France appelées “common gardens” rassemblant près d’une centaine d’espèces d’arbres d’Europe pour en évaluer la résistance sur 30 ans. Mais l’impact positif à long terme est incertain sur les équilibres écologiques.
Peut-être serait-il plus sage d’évoquer le souhait de Francis Hallé, qui désirait voir revivre un écosystème pleinement fonctionnel, une vraie forêt primaire comme celle de Bielowieza à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie exempte de toute activité humaine depuis 800 ans… Mais en a-t-on encore vraiment le temps ?
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Sources et bibliographie :
- Revue du CNRS – Carnets de sciences n° 16 – 2024
- Mémento de l’IGN – Inventaireforestier de 2025
- https://forest-fire.emergency.copernicus.eu
- Hydraulic failure and tree mortality from correlation to causation – Trends in Plant science avril 2022
- Planter des arbres venus de régions sèches. La migration assistée, une fausse bonne idée.
- Migration assistée des espèces ligneuses et emballement climatique.
- https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9gafeu
- Les incendies de forêts : peut-on parler de mégafeu.





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