En novembre 2024, deux capitaines de navire ont été condamnés pour avoir jeté l’ancre dans un herbier de Posidonies au large de Saint-Tropez et de Cannes. Cette décision est une première historique. En effet, cet écosystème est de plus en plus protégé puisque ces caractéristiques en font une perle rare.
Aussi appelée herbe de Neptune, la Posidonie (Posidonia oceanica), qui doit son nom au dieu grec Poséidon, est une plante endémique de la mer Méditerranée. Pour la petite histoire, Linné, naturaliste suédois et père de la nomenclature naturaliste, l’a appelé “oceanica” parce qu’il pensait que la plante venait de l’océan Atlantique. Appartenant au genre des Magnoliophytes (ou Angiospermes), elle fait partie de ces plantes à fleurs qui sont retournées à la mer il y a environ 100 millions d’années. Ce n’est donc pas une algue. Caractérisée par de longues feuilles vertes pouvant aller jusqu’à 1 mètre de long, elles forment ce qu’on appelle des herbiers de Posidonies, semblables à de vastes prairies sous-marines.

Vivant entre 10 et 40 m de profondeur, ces herbiers se retrouvent sur tout le pourtour méditerranéen, à l’exception de quelques régions, comme les côtes libyennes par exemple. La Posidonie est une plante qui a besoin de lumière pour s’épanouir. La clarté de l’eau est donc un facteur limitant sa présence. Une turbidité élevée, c’est-à-dire la présence d’éléments en suspension susceptibles de faire de l’ombre à la plante, entraîne une remontée vers la surface de la Posidonie. Ainsi, dans les zones portuaires comme au niveau des embouchures des fleuves, les herbiers se font de plus en plus rares. La plante craint aussi la dessalure, c’est pourquoi elle est quasiment absente des lacs de la côte languedocienne. Elle supporte des températures allant de 9 à 29°. Le réchauffement des océans et de la Méditerranée pourrait à terme menacer la Posidonie.
Silence, ça pousse… lentement

La partie supérieure, de la plante est composée de 5 à 8 longues feuilles d’environ un centimètre de large. Sa croissance est très lente, de l’ordre d’un mètre par siècle. Comme tout Angiosperme, la Posidonie fleurit, mais pas de façon saisonnière. Sa floraison est dépendante de la température de l’eau en été et à la fin de l’automne. Elle a lieu de façon cyclique sur des périodes qui peuvent aller de 3 à 11 ans. Une température élevée de l’eau provoque des floraisons très impressionnantes comme celle de 2022. Ses fruits sont comparables à de petites olives vertes et mettent en moyenne 6 à 9 mois pour mûrir. Ils ne contiennent qu’une seule graine. Les scientifiques estiment que la reproduction de la plante se fait le plus souvent par bouture, c’est-à-dire de façon asexuée.
En ce qui concerne la partie inférieure de la plante, elle est composée de rhizomes et de racines. Il existe 2 types de rhizome différent : les rhizomes plagiotropes, rhizomes rampant au fond de l’eau, et les rhizomes orthotropes, rhizomes dressés. L’enchevêtrement entre les rhizomes et les racines, qui sont peu putrescibles, est appelé la matte. Au sein de cette matte, on retrouve ce qu’on appelle les écailles, la base des feuilles qui sont tombées et des sédiments qui sont pris au piège dans les interstices de cet enchevêtrement. Comme elles sont constituées d’éléments peu putrescibles, les mattes sont souvent âgées de plusieurs centaines voire milliers d’années. L’épaisseur de celle-ci peut atteindre plusieurs mètres et rapprocher l’herbier de la surface. Certaines observations, effectuées sur la côte corse, font état de mattes mesurant 8 mètres de haut !
Une espèce-clé de l’écosystème

En formant ses vastes étendus d’herbe marine, les herbiers de Posidonie sont de véritables écosystèmes-clé en Méditerranée. Leurs faisceaux de feuilles servent d’abris à de multiples espèces aquatiques. On considère que ces écosystèmes abritent environ 25 % de la biodiversité méditerranéenne alors qu’ils ne concernent qu’1% de sa surface. Les poissons et autres animaux marins se servent de ces prairies comme lieu de ponte et de nurserie. Pour les espèces carnivores, cela représente un véritable garde-manger. D’autres espèces endémiques de la Méditerranée comme la Grande Nacre (Pinna nobilis) ont élu domicile au sein des herbiers de Posidonies. En tout, ce sont plusieurs milliers d’espèces animales et végétales qui cohabitent ainsi.. La matte abrite elle aussi une biodiversité abondante et luxuriante, grâce à la production de matière végétale ou production primaire qui la caractérise. Cet écosystème est un des plus prolifiques de la planète que l’on peut comparer à celui des forêts terrestres.
Outre ce statut de “hotspot” de la biodiversité, les herbiers de Posidonies rendent de nombreux services écosystémiques. Ainsi, leur présence permet d’atténuer l’hydrodynamisme, c’est-à-dire la force de la houle le long des côtes, ce qui les protège de l’érosion. Lorsqu’elles meurent, certaines feuilles de Posidonie sont emportées par le courant et déposées sur les plages. Ces banquettes de feuilles mortes vont alors, elles aussi, protéger les plages de l’érosion.

Les racines et la matte permettent quant à elles de stabiliser le fond de l’eau. Les particules en suspension au sein de la colonne d’eau colmatent les interstices de la partie inférieure de la plante. Ces particules se retrouvent alors prisonnières et la transparence de l’eau augmente alors.
Enfin, les herbiers sont de grands producteurs d’oxygène. Il a ainsi été démontré qu’à 10 mètres de profondeur, 1 mètre carré d’herbier peut produire jusqu’à 14 litres d’oxygène. Grâce à la photosynthèse, les Posidonies fixent le carbone présent dans l’eau. Les chercheurs ont calculé que la matte stocke entre 11 % et 42 % du carbone rejeté par les pays méditerranéens depuis le début de la révolution industrielle. Ils ont aussi pu évaluer que le stockage de la matte en carbone est 10 fois plus important par rapport à celui des sols forestiers. Une aubaine pour la lutte contre le dérèglement climatique.
Un trésor en danger
Malheureusement, depuis un siècle, la surface de répartition des herbiers ne cesse de diminuer… Une étude a démontré au cours des 50 dernières années, que la population de Posidonies a décliné de 34 % en Méditerranée et que l’Homme serait responsable des 2/3 de cette disparition. Dans des zones où la côte est fortement urbanisée, comme dans la région de Marseille, ce déclin peut atteindre jusqu’à 90 %. La première cause de ce déclin est le mouillage des bateaux dont l’ancre vient heurter les Herbiers. C’est au moment de la remontée de l’ancre que celle-ci va arracher des faisceaux ou des morceaux de mattes. Les ancres des bateaux de plaisance peuvent détruire entre 16 et 34 faisceaux de Posidonies. Cet arrachage fragilise tout l’écosystème puisque la fragmentation des herbiers de Posidonies les rend vulnérables à de nombreux facteurs (hydrodynamisme fort, prédation…). Avec l’augmentation de la navigation de plaisance, cette menace s’accentue. En France, plusieurs mesures ont été prises : en 2019, un décret a été adopté afin de légiférer sur les zones de mouillage. Plusieurs méthodes de mouillage dit “léger” ont été mises au point pour éviter au maximum les dégâts sur les herbiers de Posidonies.

Mais l’ancrage des bateaux n’est pas le seul facteur anthropique exerçant une pression sur les Posidonies. Des activités comme l’aquaculture, qui favorise le rejet d’excréments nocifs pour les herbiers et masque la lumière aux Posidonies, ou comme le chalutage, qui vient racler le fond des océans, font aussi subir d’importantes pressions sur l’écosystème. L’urbanisation du littoral entraîne elle aussi des perturbations, en favorisant les rejets de sédiments et potentiellement de substances chimiques.
Enfin, on ne peut oublier l’introduction d’espèces invasives, comme Caulerpa taxifolia, l’algue tueuse, qui va entrer en compétition avec la Posidonie. Cette algue tropicale, arrivée en Méditerranée dans les années 1980, s’est répandue rapidement et se retrouve en compétition avec l’herbier. Ce dernier n’est pas vulnérable en bonne santé, mais lorsque celui-ci est fragilisé, à cause notamment de sa fragmentation, l’algue envahissante va en profiter pour coloniser le milieu. La combinaison de ces facteurs fait qu’aujourd’hui, la Posidonie est actuellement sur la liste rouge des espèces marines menacées en Méditerranée.
Plusieurs programmes de conservation ont vu le jour afin de restaurer les herbiers endommagés. Des zones de protection ont été mises en place en Méditerranée, avec interdiction de mouillage. t. Une étude, parue en 2018, estime que les herbiers pourraient disparaître d’ici 2100. Il est donc plus qu’urgent de protéger les herbiers de Posidonies !
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Sources :
- Planet-vie ENS : Les herbiers de Posidonies, Christine Pergent-Martini
- Fabrice Houngnandan. Rôle des pressions anthropiques et de l’environnement dans l’état des herbiers de posidonies de Méditerranée française. Sciences agricoles. Université Montpellier, 2020. Français.
- Boudouresque C.F., Bernard G., Bonhomme P., Charbonnel E., Diviacco G., Meinesz A.,Pergent G., Pergent-Martini C., Ruitton S., Tunesi L. Préservation et conservation des herbiers à Posidonia oceanica, 2006, N°ISBN 2-905540-30-3





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