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Les chenilles de l’Azuré du serpolet, un papillon, infiltrent les fourmilières en imitant parfaitement les signaux chimiques des fourmis. Une fois à l’intérieur, elles se font nourrir comme des larves royales ou dévorent carrément la progéniture de leurs hôtes. Cette stratégie de cheval de Troie biochimique, d’une sophistication évolutive remarquable, fait de ce papillon une espèce-clé : sa présence témoigne d’un écosystème sain et fragile qu’il faut protéger dans son ensemble.

Sous le soleil brûlant d’une pelouse calcaire, une fourmi s’active, serrant entre ses mandibules une petite chenille tombée au sol. Normalement, l’histoire devrait s’arrêter là : les fourmis sont d’excellentes prédatrices, et une chenille isolée représente une proie facile. Pourtant, pour certaines d’entre elles, la règle semble s’inverser. Pour près de 70 % des espèces de la vaste famille des Lycènes (des petits papillons colorés à ocelles), les chenilles ne sont plus des victimes mais des partenaires potentiels, capables d’attirer les fourmis dans une relation inattendue.

Argos géant aux cent yeux
Argos géant aux cent yeux de la mythologie grecque. CC0 Wilhelm Heinrich Roscher.

Des espèces communes comme l’Argus bleu (Polyommatus icarus) qui doit son nom au géant aux cent yeux de la mythologie grecque, ou l’Azuré bleu céleste (Lysandra bellargus) profitent ainsi d’une étonnante tolérance. Ces espèces offrent une goutte de sucre, et obtiennent en retour la protection d’une armée. Mais cette alliance fragile n’est pas toujours ce qu’elle paraît. Certaines chenilles ont appris à pousser le système plus loin, jusqu’à transformer leurs “gardiennes” en véritables servantes.

La Fourmilière, Nid d’Espions 

Plusieurs chenilles ont transformé cette diplomatie à un degré de sophistication troublant. Leurs “organes de la tromperie” : glande verruqueuse inhibant l’agressivité, glande mellifère dorsale (dite de Newcomer) produisant des sécrétions sucrées, et tentacules érectiles diffusant des allomones forment une véritable trousse d’espionnage miniature. Tout cela pour franchir la porte de la fourmilière. C’est ainsi que deux maîtres du déguisement se sont imposés. L’Azuré du serpolet (Phengaris arion) règne sur les coteaux secs aux thyms et origans ; l’Azuré des mouillères (Phengaris alcon) préfère les prairies humides et les tourbières à Gentianes. Deux espèces proches, deux mondes, mais un même art : tromper les fourmis en parlant leur langage, non par la voix mais par l’odeur.

Accouplement d'Azuré du serpolet
Accouplement d’Azuré du serpolet. Ⓒ Jessica Joachim.

Chez l’Azuré du serpolet, l’infiltration tourne au carnage : la chenille, une fois adoptée, dévore les larves du nid, parfois par centaines durant plusieurs mois. L’Azuré des mouillères, lui, séduit plutôt qu’il ne massacre : parfaitement intégrée, la chenille se fait nourrir par trophallaxie, une sorte de bouche à bouche, comme le font les ouvrières avec leurs propres larves. Deux styles, l’un brutal, l’autre feutré mais dans les deux cas, les fourmis se plient aux injonctions d’une intruse qu’elles prennent pour l’une des leurs. Par ailleurs, la famille des Lycènes avec sa centaine d’espèces en Europe n’avance pas d’un seul bloc.

On constate un gradient d’interaction, allant d’espèces totalement indifférentes aux fourmis (Cuivré commun), jusqu’à d’autres entièrement liées à elles, en passant par des relations intermédiaires et facultatives. 

Mission infiltration : opération Myrmica

Le cycle de vie de notre Azuré du serpolet semble à première vue banal : un œuf déposé sur une plante-hôte, une chenille qui éclot. Puis, un saut dans l’invisible. Après s’être nourrie de quelques boutons floraux, la chenille se laisse tomber au sol. Là, elle attend. Quand passe une fourmi du genre Myrmica, (les fourmis rouges) elle se fait reconnaître par une signature chimique particulière, le mot de passe olfactif qui ouvre les portes de la fourmilière.

C’est ici que le jeu de dupes commence. En effet, le monde des fourmis est gouverné par les odeurs : chaque colonie possède une signature moléculaire unique. En temps normal, ne pas posséder l’odeur de la colonie assure la mort à tout intrus. Mais dans cette première phase, l’usurpatrice diffuse une odeur “neutre”, un parfum générique capable d’attirer plusieurs espèces du genre Myrmica et notamment Myrmica sabuleti. C’est une première clé, un mot de passe, passe-partout. 

Cycle de vie de l’Azuré du serpolet. Ⓒ Richard Lewington.

Mais une fois introduite dans le nid, tout change. L’intruse “écoute” chimiquement son nouvel environnement : elle capte les molécules qui circulent sur les ouvrières, les parois, les larves. En quelques heures, son propre profil s’ajuste. Ses glandes modifient la recette de leur sécrétion, alignant la composition exacte des phéromones à celle de la colonie d’accueil. La triche devient alors indétectable. Aux yeux ou plutôt aux antennes des fourmis, cette intruse sent comme une sœur, une reine peut-être. Le mimétisme chimique devient total, la frontière entre l’ennemi et l’enfant du nid se dissout dans un nuage d’odeurs partagées. 

Reçu 5 sur 5

Mais le mimétisme chimique ne suffit pas. Pour s’imposer au sommet de la hiérarchie de la fourmilière, les chenilles d’Azurés mobilisent une seconde arme : le mimétisme acoustique. Les fourmis Myrmica communiquent par stridulation, et les reines émettent des signaux distincts qui déclenchent une protection renforcée des ouvrières. Or, les chenilles d’Azurés imitent ces sons avec une précision remarquable, reproduisant la fréquence et la structure des appels royaux. Résultat : elles sont protégées et nourries en priorité, parfois au détriment des larves de la colonie.

Ainsi, le mimétisme chimique ouvre l’accès à la fourmilière, tandis que le mimétisme acoustique confère un statut royal à l’intrus. La chenille de l’Azuré du serpolet peut alors passer près de dix mois au cœur de la colonie, où elle acquiert près de 98 % de sa masse en se nourrissant des larves avant d’émerger en papillon aux alentours du mois de juin. Derrière leur apparente fragilité, ces papillons bleus révèlent une stratégie d’infiltration parmi les plus sophistiquées du vivant.

Un tricheur vulnérable

Myrmica sabuleti
Myrmica sabuleti. Ⓒ Lloyde Davies.

Malgré leur incroyable stratégie, les Azurés sont des virtuoses sur un fil. Leur survie dépend d’un équilibre d’une précision extrême, entre trois partenaires indissociables : la plante-hôte sur laquelle la femelle dépose ses œufs, l’espèce de fourmi qui adoptera la chenille, et l’habitat qui abrite ces deux mondes. La fermeture d’une pelouse calcaire, la disparition d’une prairie humide, l’assèchement d’une tourbière suffisent à briser cette trinité écologique. 

Selon la liste rouge de l’UICN, l’Azuré du serpolet est classé en danger à l’échelle européenne. Il est également inscrit à l’Annexe II de la Convention de Berne et l’Annexe IV de la Directive Habitat du réseau Natura 2000. Les taux de survie des chenilles peuvent chuter sous 10 % si elles sont adoptées par une mauvaise espèce de fourmi, et même avec la bonne espèce hôte, la mortalité reste élevée durant les premiers jours suivant l’adoption, période pendant laquelle la chenille devient plus grosse que les larves de fourmis et risque d’être découverte.

Un cas d’école de conservation : la résurrection britannique

L’histoire de l’Azuré du serpolet au Royaume-Uni illustre à la fois sa grande fragilité, et l’efficacité de l’écologie de la conservation. Éteinte en 1979 après un long déclin, l’espèce ne devait pas sa disparition aux collectionneurs ou aux pesticides, mais à la perte de sa fourmi hôte (M. sabuleti).

Cette fourmi dépend de pelouses rases et ensoleillées, maintenues autrefois par le pâturage. En restaurant ces conditions et en réintroduisant l’espèce à partir de populations suédoises dès 1983, les effectifs ont fortement rebondi, atteignant 10 000 adultes sur 11 sites en 2006. Ce succès est devenu un cas d’école de la réintroduction dans le monde.

Azuré du serpolet : une espèce parapluie 

Biotope de l'Azuré du serpolet
Habitat typique de l’Azuré du serpolet. Ⓒ Lucas Fleury

Enfin, par leur notoriété et leurs exigences écologiques strictes, les Azurés jouent un rôle d’espèces emblématiques et parapluies : leur protection implique celle de leur milieu et donc de toute la biodiversité associée. Ils incarnent pourtant un paradoxe : une ruse hautement spécialisée, mais qui rend celui qui la pratique d’autant plus fragile. Tromper une fourmi demande une complexité évolutive rare, tromper un bulldozer ou un climat qui change relève d’un autre ordre de difficulté. 

Ces papillons, chefs-d’œuvre d’évolution, nous rappellent que dans le vivant, la supercherie n’est jamais gratuite, elle s’éteint avec le décor qui la rend possible.

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Photo de couverture : Ⓒ Miroslav Marić CC BY-NC.

Sources :