Parmi les multiples menaces listées par l’UICN, la plus grande pour les espèces, incluant faune, flore et fonge (les champignons), est la perte d’habitat. La Rainette faux-grillon, un petit anoure vivant au Canada et dont le chant ressemble à celui d’un grillon, a vu disparaître son milieu à grande vitesse. Ses différentes maisons ont été transformées en terres pour l’agriculture intensive, bétonnées pour en faire des centres d’achats ou des lotissements, ou bien colonisées par des espèces exotiques envahissantes. La survie de cette grenouille minuscule est devenue un symbole de résistance des zones humides temporaires. Or, les mesures de conservation centrées sur l’espèce ne suffisent pas nécessairement à préserver les habitats dont elle dépend.

Les habitats originels sont vitaux pour la faune. Ils constituent les lieux où l’on se nourrit, se déplace, rencontre un partenaire et se cache des prédateurs. Autant dire que sans eux, la vie devient bien plus complexe. Dans le cas des amphibiens, cette règle s’applique deux fois. Ces animaux mènent une double vie qui nécessite une panoplie d’habitats : l’automne-hiver sur terre, et le printemps-été dans l’eau. La minuscule Rainette faux-grillon (Pseudacris maculata, Agassiz, 1850) n’est pas plus grosse qu’un pouce et n’échappe pas à cette règle. Elle est même connue pour avoir des choix exigeants en termes d’habitats et ne s’installe pas n’importe où.
Cette grimpeuse bien camouflé se retrouve dans une végétation dense pour pouvoir se cacher dans des eaux peu profondes. Il faudra que l’eau soit présente au printemps pour la saison de reproduction, mais qu’elle disparaisse en été. Ce choix est fait par plusieurs amphibiens, car qui dit eau temporaire, dit absence de poisson, un prédateur de taille qui se régale de leurs œufs. Les Rainettes qui atteignent l’âge adulte sont de vraies miraculées. Elles ont échappé aux bouches affamées des hérons, ratons laveurs, couleuvres, ou des autres grenouilles plus grosses qu’elles…
Les milieux humides étaient auparavant prospères dans la région de Montréal au Québec, mais ont diminué plus particulièrement ces 50 dernières années. C’est une tendance que l’on retrouve dans toute l’Amérique du Nord, où 56% des zones humides auraient disparu depuis les 4 dernières décennies. Autour de Montréal, la densification de la population a été rapide. Il a fallu construire beaucoup de bâtiments en peu de temps, au détriment des zones humides.
La cousine bruyante

La province du Québec au Canada accueille 10 espèces d’anoures. En comparaison, la France métropolitaine compte 32 anoures, dont la Rainette verte (Hyla arborea) ou bien la Rainette méridonale (Hyla meridionalis).
Au Québec, une seconde rainette est présente, il s’agit de la Rainette crucifère (Pseudacris crucifer). C’est une proche cousine de notre autre reine du jour puisqu’elle fait partie du genre Pseudacris aussi. Les deux Rainettes ont d’ailleurs été auparavant classées comme des sous-espèces, puis séparées après des études génétiques plus poussées. Un peu plus massive, mais physiquement très proche, la crucifère tient son nom du “X” dessiné sur son dos. Sa répartition géographique est bien plus large que celle de la Rainette faux-grillon, car elle couvre tout le sud de la province du Québec aujourd’hui. Les populations de Rainettes crucifères sont en expansion. Elles ne bénéficient d’aucun statut de protection, à l’inverse de sa cousine la faux-grillon qui est à l’échelle du Canada et du Québec menacée d’extinction.
Mais si ces deux petites grimpeuses à ventouses sont si proches cousines, et qu’elles fréquentent les mêmes zones géographiques, comment se fait-il que la crucifère parvienne à garder une grande aire de répartition par rapport à la faux-grillon ? Qu’est-ce qui les différencie tant que ça ? La réponse réside dans le “timing”…
Le monde appartient aux lèvent tôt
La première à sortir le museau à la sortie de l’hiver, c’est la Rainette faux-grillon ! Quel courage ! Qu’importe s’il reste encore des nuits glaciales et des petits tas de neige au sol, les mâles se réveillent et cherchent le point d’eau le plus proche pour aller chanter jour et nuit pendant deux semaines. Ce moment hivernal de reproduction brève et explosive leur permet : d’éviter les prédateurs encore peu alertes à cette période, d’avoir un son qui porte loin, et de ne pas se faire parasiter par d’autres espèces bruyantes. Sauf qu’on peut se réveiller avec la gueule de bois…

Les Rainettes faux-grillon reviennent chaque année pondre leurs œufs dans les mêmes flaques. Mais cette espèce est également adaptée aux changements de planning. D’une année sur l’autre, les premiers endroits où l’eau dégelée s’accumule peuvent bouger. Tout est sous contrôle tant qu’un chemin est possible entre les anciennes et nouvelles flaques. Malheureusement, ces chaises musicales pour trouver l’eau ne sont plus possibles.
Les sous-populations, autrefois connectées par de grandes étendues humides, se sont vues morcelées petit à petit par les routes et les bâtiments. Leur force de lève-tôt s’est transformée en faiblesse lors des périodes de gel-dégel accentuées par le changement climatique. Les deux semaines de reproduction sont parfois plus souvent entrecoupées de neige, ce qui stoppe les accouplements en cours de route. Ces aléas climatiques créent des années où peu de nouvelles recrues voient le jour. La cousine crucifère n’a pas la même stratégie, et mise sur une reproduction plus tardive et plus longue, qui dure deux mois et qui laisse le temps de réagir face aux imprévues du climat. Y a-t-il un espoir pour la Rainette faux-grillon au Canada ou bien est-elle vouée à disparaître ?
Appel d’urgence pour la Rainette faux-grillon
Plusieurs programmes de conservation essaient de maintenir les dernières populations connues de Rainettes faux-grillons au Canada. Mais pourquoi essayer de la sauver de l’extinction ? Au-delà de simplement la protéger elle, on combat aussi la perte de ces habitats qui ne cessent d’être détruits, bien qu’ils soient précieux pour une panoplie d’espèces. Cette grenouille riquiqui est devenue LE symbole de la protection des zones humides temporaires. De plus, l’équilibre écosystémique ne sera pas brisé si les moustiques et moucherons sont mangés par la Rainette faux-grillon qui se réveille avant tout le monde, et que les prédateurs ont ces petits amphibiens juteux à leur menu. La présence et l’abondance des populations de cette rainette nous indiquent aussi comment ces milieux évoluent et combien ils sont perturbés par les changements climatiques ou bien par les activités humaines.



Plan de sauvetage in extremis
Imaginez un plan de sauvetage qui vise à recréer des zones humides temporaires et qui implique des espaces naturels protégés, un zoo et des universités ? C’est exactement ce qu’il s’est passé au Parc national du Mont-Saint-Bruno, non loin de Montréal au Québec. Une zone reculée des sentiers de randonnée a été transformée en patch de petits étangs connectés qui respectaient les préférences de madame la Reine-tte en danger.
Durant 5 ans, entre 500 et 700 Rainettes faux-grillon adolescentes ont été relâchées, avec l’aide de nombreux biologistes. Les chances de réussite de la réintroduction étaient supérieures avec des adolescentes plutôt qu’avec des bébés, puisque les Rainettes ont de nombreux prédateurs. On ne peut pas encore crier victoire et dire que ce programme a été une réussite. Il faudra attendre que les nouvelles populations soient complètement autonomes et qu’on observe comment elles évoluent après l’arrêt des relâchés qui ont duré 5 ans. Mais ceci redonne espoir, et prouve à quel point il est important d’agrandir nos zones naturelles protégées où les pressions anthropiques sont plus faibles.

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Sources :
- Ethier, J. P., A. Fayard, P. Soroye, D. Choi, M. J. Mazerolle, and V. L. Trudeau. 2021. Life history traits and reproductive ecology of North American chorus frogs of the genus Pseudacris (Hylidae). Frontiers in Zoology 18:40.
- Fayard A., Thèse de M.Sc. 2022, Université Laval. État des populations naturelles de rainette faux-grillon boréale (Pseudacris maculata) et stratégies de réintroduction en milieu aménagé.
- Ministère de l’environnement et de la lutte contre les changements climatiques. 2023. Analyse des menaces et évaluation de la viabilité des occurrences de la rainette faux-grillon de l’Ouest (Pseudacris triseriata) au Québec — Rapport d’analyse réalisé dans le cadre de l’approche intégrée de rétablissement (AIR). Page 26.
- Mahdianpari, M., Jafarzadeh, H., Granger, J. E., Mohammadimanesh, F., Brisco, B., Salehi, B., … & Weng, Q. (2020). A large-scale change monitoring of wetlands using time series Landsat imagery on Google Earth Engine: a case study in Newfoundland. GIScience & Remote Sensing, 57(8), 1102-1124.
- Hogue, A. S., & Breon, K. (2022). The greatest threats to species. Conservation Science and Practice, 4(5), e12670. https://doi.org/10.1111/csp2.12670
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